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21/07/06

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L'INSTANCE, Revue critique de droit algérien
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LE CHANT DES SIRÈNES :
-LA LADDH À L’EPREUVE DE LA NORMALISATION -

El-Hadi CHALABI

 

Alors qu’ils auraient dû figurer parmi les événements marquants de l’année 2005-2006, le congrès de la Ligue de défense des droits de l’homme (LADDH) et ses suites ont été maintenus dans l’ombre. Or, ils méritent un traitement au grand jour, d’autant plus qu’ils se traduisent par un basculement de la LADDH dans le camp oppositionnel et ses ramifications. Rappelons que celui-ci, porté par la presse, s’est constamment défini, depuis 1992, au nom de valeurs attrayantes (république, démocratie, libertés publiques et libertés individuelles) dont il a constamment détourné le sens, comme le soutien à toutes les entreprises criminelles de l’armée et des services de sécurité.
En dehors du contrat de Rome, de nombreuses manifestations faisaient de la LADDH une référence, notamment dans le souci de démystification du jeu politique via les droits de l’homme. Les signes de glissement sont apparus depuis deux ou trois ans, allant crescendo, jusqu’à prendre une autre dimension depuis l’automne 2005. Refusant la démarche grosse de confusions selon laquelle les liens d’amitié puissent interdire de faire le point sur l’idée et le sens de l’engagement, nous rendons publique, pour la première fois, la réflexion ci-dessous, adressée au préalable, personnellement, à Hocine Zehouane. La réponse de ce dernier, que nous publions aussi, dédaigne toute approche quant au fond et cherche le réconfort dans le procès en sorcellerie et l’internement psychiatrique.


SALUT, Hocine,
Depuis le congrès national de la LADDH les 22 et 23 sept. 2005 et son déroulement pour le moins controversé tant les procédures ont été contestées, j’ai tenu à prendre mon temps après avoir entendu ton point de vue et en suivant, toutefois, les manifestations extérieures de la ligue lors d’entretiens, déclarations ou de prises de position, les tiennes en l’occurrence.
Au nom de l’amitié construite dans l’engagement commun, j’ai tenu à t’adresser d’abord, à titre personnel, cette réflexion sur tes initiatives et la voie dans laquelle tu es engagé. Cela t’aidera peut-être à faire un retour sur toi-même et évaluer le poids de tes choix.
Elle sera rendue publique, de préférence, avec ta réponse.
J’ai quitté Alger le 22 décembre 2005 après avoir assisté à deux séminaires ayant pour objet le projet de convention onusienne sur les disparitions forcées et les violences en direction des femmes. D’autres séminaires, rencontres, ont suivi, depuis, notamment sur les questions économiques et sociales ainsi que sur la presse à l’occasion de la journée internationale de la « liberté de la presse ».
Des informations que j’ai pu obtenir sur le déroulement du congrès en tenant compte de ce que tu m’as raconté de ton côté, j’ai la certitude aujourd’hui, après avoir constaté à quel reniement tu es arrivé, que le congrès s’est déroulé dans une empoignade où tous les coups ont été permis et distribués à partir d’un assaut pour la conquête de l’appareil LADDH faisant bon marché de cet exemple de démocratie que devait administrer la ligue pour elle-même et pour ses militants en tant qu’école pour l’avenir. Au contraire, ce fut la reproduction des pratiques despotiques de direction de la société à l’échelle et à l’intérieur d’un espace réputé avoir pour mission de les combattre.
S’il était de notoriété publique que Aït Ahmed ne voulait pas de toi à la tête de la LADDH, cela n’emportait pas comme conséquence que les militants du FFS présents au congrès allaient suivre leur chef en te refusant l’investiture. Dans ces conditions, le congrès, au-delà des véritables enjeux, a été installé dans un combat de chefs, ravivant des rancunes et des éléments de contentieux vieux d’une quarantaine d’années, alors que Hocine Zehouane se tenait droit dans ses certitudes de membre du BP du FLN face au « factieux » Aït Ahmed, fondateur du FFS. Ici se situe le premier indice d’un changement d’attitude qui, chez toi, frappe à de nombreux titres :
*en premier lieu, tu semblais jusque là avoir dépassé ce stade de combat des chefs depuis longtemps, en te dotant d’une hauteur suffisante pour ne pas tomber dans un piège aussi primaire. Le recul que tu manifestais lors de nos échanges à propos des années soixante et ta capacité à te remettre en cause avec lucidité ont soudain fondu et, ma foi, pour quel enjeu ?
*en deuxième lieu, le crédit dont tu bénéficiais au milieu de tous ces jeunes militants était tel que plus d’une fois ils en sont venus, compte tenu de la trajectoire pour le moins chaotique du FFS, à te demander de prendre en main ce dernier, soutenus en cela par des cadres de leur parti. Certains sont d’ailleurs passés par moi pour te faire parvenir un tel message. La dernière démarche en date remonte au printemps 2005 lors de la conférence (organisée d’ailleurs par le FFS) que tu as donnée à Bouzaréa en souvenir de Ali Mecili.
Serais tu devenu à ce point frappé de cécité, incapable d’analyser une situation, détecter les priorités, distinguer l’essentiel du futile, pour ne pas tomber dans le piège de la division. Ce que les services de sécurité tenaient comme objectif depuis la naissance de la LADDH.
D’ailleurs, quand nous évoquions, bien avant le congrès, la préparation et le déroulement de ce dernier, nous étions d’accord pour admettre que le premier impératif serait de veiller à ne pas se laisser manœuvrer. Il semble aujourd’hui que les services de sécurité ont largement entamé le capital de solidité qui caractérisait la ligue, du moins jusqu’aux déclarations et initiatives prises par ton prédécesseur dans la soi- disant bataille des élections présidentielles de 2004. On a vu alors la LADDH glisser vers une confusion des genres et s’appuyer sur des partis éradicateurs en faisant appel à l’arbitrage des généraux comme garant de la démocratie. En cela, Aït Ahmed n’était pas en reste non plus. Ali Yahia apportait sa contribution à une recomposition des espaces en se faisant le chantre de la liberté de la presse version Benchicou. Ce n’est pas mettre la liberté d’un individu en cause que de s’élever contre la prime accordée aux procédés criminels d’un journaliste dont la violence bien connue est consacrée comme résistance exemplaire. Avec le concours de deux présidents de la LADDH, le pousse-aux crimes est aujourd’hui hissé au-dessus du soupçon de crime contre l’humanité. La liberté d’expression, saisie dans sa totalité politique et sociale est déviée par une relecture médiatique des symboles qui, en faisant de Benchicou (« incarnation de cette presse autonome » Le Soir 15 juin 2006), le héros de la liberté de la presse et de la liberté d’expression, prolonge le processus d’impunité consacrée par les décisions politiques à l’œuvre depuis sept. 2005. En effet, qui, mieux que le directeur du Matin personnifie, à travers la presse, cette complicité dans les massacres, tortures, disparitions sur une dizaine d’années que l’on est d’ailleurs en train, dans cette recomposition du paysage politique, de passer en pertes et profits. Voilà que Hocine Zehouane redoublant l’engagement du président de la LADDH se tient dans un élan de solidarité aux côtés du porte parole des assassins, Benchicou, lui « souhaitant de retrouver …les meilleurs conditions qui lui permettent un retour en tant que citoyen et militant ».(Le Soir d’Algérie,15 juin 2006). S’en tenir au symbole Benchicou victime de l’arbitraire d’un régime alors même que ce dernier sait parfaitement mesurer, par ailleurs, à quelle mission de désinformation il était affecté, c’est contribuer à une mystification de nature à rendre incompréhensibles les sources d’une dizaine d’années de violence. Dans ta lettre à F. Ksentini (26 juin 2006), tu retrouves l’usage de la notion de désinformation, mais quel sens lui attribuer si on la mettait en vis-à-vis avec la page (où tu prends place) ouvragée réservée par Le Soir d’Algérie (15 juin 2006) à une certaine conception de la presse. Aller prêter allégeance à Benchicou consacré comme symbole de la liberté de la presse et de la liberté d’expression aux côtés de RAFD, de Abrika et du mouvement citoyen, du CCDR, Djazaïrouna, sans oublier tes confrères connus pour leur engagement en faveur de libertés faisandées de tortures et d’assassinats, laisse penser que tu as découvert, dans un déni de toi-même à première vue inexplicable, une autre raison de vivre.


-DROITS DE L’HOMME ET POLITIQUE -
Dire que nous sommes en présence d’une simple confusion passagère ou d’une interprétation excessive consisterait à s’affranchir d’une réflexion impérative sur une signification politique d’envergure. En l’espace d’une année environ, sous la présidence successive de Ali Yahia et de Zehouane la LADDH est passée dans le dispositif politique qui sanctifie, sans bénéfice d’inventaire, une opposition « de gauche » ou de « démocrates » avec comme noyau les ex pagsistes ou partisans de Rédha Malek. Pire encore, la ligue s’aligne politiquement sur ces groupuscules qui étaient prêts à torturer et assassiner, hier encore, leurs semblables, dans une rencontre avec des syndicats catalogués d’autonomes, par rapport à l’UGTA. Si autonomie il y a, cela ne suffit pas pour autant à les considérer comme autonomes dans une summa divisio entre partisans et adversaires d’un ensemble dominé par un centre unique auquel rien n’échappe. La construction de l’échiquier politique à partir d’un tel centre établit des normes de distinction, les siennes, entre opposition et pouvoir derrière un dispositif langagier où figurent majorité, gouvernement, présidence. Les rapports internes de distribution des partisans et adversaires normés d’en haut sont distillés par le canal d’une presse à qui il revient de donner pour réel un jeu politique à travers une prétendue opinion publique qui n’a pour réalité que les cabinets rédactionnels. Ainsi la presse arrive-t-elle à persuader autour d’elle, à force d’illusions distillées dans des espaces fidélisés, d’une donnée avancée comme fondamentale et selon les règles de classification de ses laboratoires, que le pouvoir commence et s’arrête à Bouteflika .Ce dernier serait le pivot d’un axe majoritaire en face duquel se tient, de préférence debout, une opposition intraitable. Dans les moments de vérité on voit clairement que cette prétendue opposition n’a de force, perspective ou sens politique que dans le prolongement des appels aux protecteurs disséminés à travers l’état-major et les régions militaires. On le sait et toi encore plus qu’un autre, que le pouvoir ne s’arrête pas à Bouteflika. Par ailleurs les mises en scène dans ce qui se construit comme opposition pour mieux fixer, plus ou moins faussement la bataille en direction d’un pouvoir nommé, ont été suffisamment nombreuses et astucieuses (la dernière en date, et non des moindres, souviens toi, c’est l’opération Ali Benflis). Cela suffirait pour se démarquer et se prémunir contre de tels programmes que l’on devrait remettre à leur véritable place en contribuant à leur lisibilité. La LADDH aurait gagné, avec toi, à mieux définir de telles approches, dans un positionnement suffisamment marqué, en dehors des lectures médiatiques. Ou, plus exactement, en tenant compte des chausses-trappes de telles lectures. Or, celles-ci te tirent vers l’espace instrumentalisé d’une opposition prête à donner des gages pour servir des maîtres qui ne sont pas nommés. Il n’y a rien de plus facile que d’emboîter le pas aux couches moyennes déclinant quotidiennement par la voix de Liberté, El Watan El Khabar L’Expression ou autre organe de presse des semblant de batailles sur la justice, le droit de grève, la liberté d’expression, l’idéal démocratique, la bonne gouvernance ou la séparation des pouvoirs. Les rédactions et leurs conseillers spécialisés peuvent toujours s’échiner à produire des lectures sur les têtes de chapitre du droit public et de la science politique, voire de la sociologie juridique, cela ne traduit en rien les significations réelles des instruments de domination et de leurs détenteurs. Si on prend l’exemple des partis politiques (on peut élargir l’observation aux associations) avec le recul que permettent 44 années d’indépendance (laquelle reste, plus que jamais, à mesurer), il n’est pas difficile d’évaluer la distance entre les prétentions du droit positif à codifier la création des organisations, de leurs activités et leur statut réel. Il suffit de suivre le statut de leurs dirigeants et des immunités qui leur sont garanties, par les coutumes du sérail, dans l’espace de rencontre obligatoire où s’établissent les vrais rapports entre hauts responsables de l’administration, de la justice, des services de sécurité, des élus. Comment dans un tel espace de décisions stratégiques se distribuent les avantages, les reconnaissances et les honneurs, l’étendue de la parole autorisée, et sa portée, les signes perceptibles de mise en garde ou d’aiguillage des activités. C’est là que de véritables fouilles devraient être portées pour mesurer les doubles appartenances opposition/pouvoir et tirer le fil de la toile d’araignée tissée par un tout soumis aux règles communes. Ici se construit, en haut, la matière ordonnée de l’obéissance et de la fidélité injectées dans les ramifications d’une société engagée, en certaines de ses parties baptisées élites, dans la quête d’aspirations à l’ascension et à la reconnaissance. Seule la rupture, la déchirure, rendent perceptibles le fondement de l’édifice. Quand on le saisit dans des définitions juridiques ou politiques à partir desquelles la chaîne de sa transmission (dont la presse fait partie) veut qu’il soit approché, dans un parcours fléché, on ne fait que lui fournir de la matière à son renforcement, à sa perfection. C’est ce qui se passe avec les analyses qui s’installent dans les catégories établies en croyant pouvoir secouer tel semblant d’institution à partir d’une critique académique. Celle-ci n’est nulle part accrochée à la réalité politique, sociale, historique vivante. En témoigne la vaine greffe de concepts, notions et théories forgées dans une culture, une histoire, des idées qui expriment les combats de leur terreau. Transposés dans le contexte algérien par cette gauche, ces démocrates, qui se veulent l’expression même de la modernité, ils n’ont aucune consistance. A la constituante périodiquement agitée par Aït Ahmed, tu ajoutes les états généraux (12 juin 2006), balisant ainsi le tracé de la filière, comme d’autres parlent de laïcité.
La LADDH n’a tenté ni un état des lieux des droits et libertés, ni une réflexion sur les lendemains politiques d’une normalisation où tout est accroché au pouvoir Bouteflika. Qu’y a-t-il au-delà ? Quels sont les acteurs ? Leur rôle, qui n’est certainement pas celui qu’ils affichent. Cela serait trop simple et accréditerait l’idée que le pays est passé des conquêtes démocratiques à la dictature et au despotisme. Mieux encore, le rôle de la LADDH consisterait-il à descendre dans le bourbier pour se positionner dans des affrontements dont elle ne détient nullement les éléments d’intelligibilité. Au contraire, sa mission ne réside -t-elle pas, notamment, si l’on prend l’angle politique, dans un souci de débroussaillage en prenant de la hauteur et en ayant soin de saisir la nature et la puissance des barrages (et ne pas se focaliser sur des violations sélectionnées ce qui donnerait l’illusion que l’on est dans un système où les droits sont acquis tout en introduisant la confusion entre victimes et criminels) aux droits et libertés pour toute la société. Choisir comme point d’appui le havre de contestation entretenu avec des supports de puissance occulte autour du pôle presse, femmes, syndicats autonomes, MDS, CCDR (c’est-à-dire le nid des couches moyennes fascisantes) c’est faire basculer la ligue dans le camp qui n’a jamais été le sien même si l’ex président a montré des signes devenus, avec tes choix, des revirements accomplis assortis d’un reniement.
**Il s’agit d’abord de revirements portés contre des tentatives tellement coûteuses en efforts et sacrifices pour des centaines de militants qui naviguaient entre la LADDH et le FFS . Même s’ils avaient du mal à s’y retrouver au sein d’un FFS fonctionnant sous la férule de son chef, malgré les ravages du patriarcat dans la domination interne à leur parti, ils étaient toujours en recherche des outils, échappatoires, voies de « recours », pour sortir de l’impasse politique dans laquelle le dernier congrès du FFS les avait placés. Comme source au mince filet, certes, mais encore accessible, ces mêmes militants pouvaient se tourner vers la LADDH et particulièrement dans ta direction pour entretenir l’espoir de justice. C’est en cela qu’il faut entendre leur considération pour toi quand ils te donnent du « Maître Zehouane ».
La particularité des rapports aussi bien à l’intérieur du FFS que de la LADDH est dominée, il est vrai, par cette dimension patriarcale qui installe le leader dans le rôle de Da (de Da L’Ho à Da L’Ho bis, sans oublier Da Abdenour) avec l’exploitation d’un paternalisme versant dans la maraboutisation du chef qu’il ne faut surtout pas contredire ou contrarier. C’est l’une des questions essentielles sur laquelle il faudrait réfléchir, d’ailleurs, à propos du politique, pour expliquer cette infériorisation des militants à qui on vend dans le même temps, et en des lieux de plus en plus éloignés de la cité, de la citoyenneté comme discours au quotidien. Quelle déchéance que d’être réduit à se faufiler dans la fondation Ebert, généreuse dans la fourniture logistique et chargée d’éveiller les Algériens, militants de la LADDH qui plus est, à la citoyenneté. Le refuge de la fondation Ebert au même titre que ceux que proposent d’autres officines (françaises, américaines, allemandes, italiennes…) dans la formation politique, syndicale, citoyenne, sur la liberté de la presse, les droits des femmes, mériterait, à lui seul, une réflexion. D’abord, parce que cette pratique, loin d’être innocente ni guidée par la générosité désintéressée, met toute association parti ou organisation en dehors de la responsabilité qui serait d’abord la leur. On assiste à un dessaisissement des obligations de la LADDH à partir du dessaisissement du lieu même où doit être revendiquée la liberté d’expression. C’est l’abandon d’un combat pour la reconnaissance de la liberté d’expression dans l’espace public. Cela suppose un lieu public, ouvert à tous, pour tous. Au contraire, les visées de ces organisations américaines et européennes consistent dans une sélection de leurs disciples à partir de fichiers établis sur la base de questionnaires. A de telles conditions, la société algérienne livrée par la LADDH comme animal de laboratoire découvrira les voies d’accès aux libertés publiques selon un plan établi en fonction des sponsors.
**Il s’agit ensuite de reniement vis-à-vis de toi même, dans la mesure où, et ceci n’est souligné que très rapidement puisque cela relève de ton seul ressort, il était inutile de faire un si long parcours de combats multiformes et tenter de secouer la montagne pour que, en définitive, tu sombres dans l’oued vaseux du CCDR avec des relents de ralliement. C’est du Boudiaf en pire. Quels effets cela produit-il de retrouver autour du thé et des petits fours des ennemis de longue date dont tout, jusque là, te séparait, pour la bonne raison que tu les classais, à juste titre, comme auteurs ou complices de crimes contre l’humanité ? Que deviennent ces questions fondamentales sur la détermination de soi, dans sa société et dans le monde ? Penses-tu que la présidence de la LADDH servira de passeport pour te faire accepter comme un égal dans des milieux où tu étais l’ennemi ? En définitive, est ce à cela que servent les droits de l’homme, à travers une organisation destinée à protéger quelques menus privilèges de situation ? Est-ce là, la leçon de la longue plaidoirie en rupture, pensée et pratiquée durant des années et qui se prolongeait au-delà du prétoire ?


-RETOUR SUR LE CONGRES –
Remarquons que la presse n’a pratiquement pas traité du congrès dans sa signification profonde, le moment où il intervient, les péripéties de sa préparation, le mécénat ayant contribué au financement (auquel ont participé entre autres Ali Kafi, Ahmed Taleb Ibrahimi, Saïd Saâdi, Ali Rachedi) de ses assises, le conflit qui l’a terni. Cela ne va pas sans questions. Pourquoi la presse, à l’affût de tout ce qui prête à fournir le sujet du jour surtout quand il s’y terre quelque conflit, n’a –t-elle finalement été que très évasive sur le déroulement du congrès et des affrontements qui ont eu lieu ? La question est d’autant plus importante que, dans le positionnement de la LADDH au cours des années passées et les agressions de la presse dans sa direction, on pouvait s’attendre à ce que les journaux profitent d’une occasion inespérée pour se saisir du conflit et en exploiter le développement en l’envenimant. En effet, la presse pouvait fort bien exploiter le conflit en poussant au plus loin la signification des affrontements. Or, contrairement à cette logique du jeu politique dans laquelle la presse trouvait sa place, elle ne s’est pas insinuée, comme élément incontournable qu’elle se devait d’être, pour peser sur les interprétations et exploitations possibles des travaux du congrès. On est bien obligé d’en conclure que la presse, tenue au courant des affrontements au sein de la LADDH, avait pour consigne de laisser faire en se contentant tout simplement de célébrer l’installation de la nouvelle équipe. Les médias jouaient ainsi comme point d’appui et aiguillon de récupération de la LADDH à partir de sa direction pour l’incorporer dans un ensemble qu’elle anime de différentes façons que ce soit à partir de l’espace Mercure ou d’autres lieux et manifestations mais qui fournissent les apparences extérieures d’un espace politique cohérent, recomposé à partir des associations, partis, comités, personnalités derrière lesquels se sont abritées toutes les monstruosités de l’armée et des services de sécurité depuis 1992. Dans ce registre, le vocabulaire en usage dans la dénonciation de la charte sur la réconciliation, lequel est repris par la LADDH, à peu de choses près, est frappé de l’ambiguïté propre à laisser croire que l’impunité ne concerne que les crimes ayant pour auteurs les groupes islamistes. Autrement dit, l’impunité est saisie sélectivement et sous pression, par rapport à la notion de terrorisme telle qu’elle est consacrée par les services de sécurité. Ce sont les mêmes sources qui définissent le terrorisme, les victimes, les terroristes en établissant un dispositif juridique tel qu’elles contrôlent les ingrédients de la violence et en en modulant les injections. Or, toutes les parties victimes de la violence sont sous la menace d’un chantage permanent fruit de dispositions juridiques tirées d’un référendum obéissant lui-même à cette logique d’ensemble couronnée par une reconnaissance historique de la nation envers les criminels, à quelque ordre ou échelle qu’ils appartiennent. On voit se déployer une campagne au cours de laquelle la dénonciation de l’impunité n’a pour cible que ceux qui ont toujours été dénoncés par ceux-là mêmes qui n’ont cessé d’appeler à l’extermination de tous ceux qui ne leur ressemblent pas ou ne pensent pas comme eux.
Le congrès de la LADDH ouvert à quelques jours du référendum sur la charte de réconciliation nationale du 29 sept.2005, intervient au cours du second mandat de Bouteflika. Ce référendum et les ordonnances ultérieures ont pour objectif d’abord de verrouiller l’accès à toute recherche pour déterminer le cheminement et les responsabilités, depuis 1988, dans la mise en place des éléments de domination dans lesquels la violence multiforme a été programmée au plus haut niveau de l’Etat. Cela met en point de mire les présidents, gouvernements successifs, le parlement et tout organe ou appareil qui leur sont rattachés, soumis ou autonome. Dans ces conditions, il était tout à fait prévisible que l’armée, ses chefs, ses milices et ses services divers soient célébrés comme le bouclier d’un système dans lequel les crimes sont tellement innombrables que l’amnistie et l’impunité sont ordonnés avant même de procéder à la recherche d’individualisation des crimes et des criminels. La signification de la charte de réconciliation et ses textes d’application font de l’Etat, comme tel, à la fois le protecteur des criminels qu’il célèbre comme des héros de la nation, dans l’expression détournée de celle-ci, tout en interdisant l’accès à la détermination des crimes, leur nature et les auteurs, leur qualité, leur appartenance à tel ou tel organisme, régiment, appareil, les liens entre les exécutants et les gradés de l’armée ou de la politique. De quelle manière a-t-il été possible de perpétrer de tels crimes avec quelles couvertures et détournements médiatiques, judiciaires, administratifs ? Le processus enclenché par l’usage du referendum répond à cet objectif : rendre inaccessibles de telles questions pour de telles recherches. Cette stratégie du renversement des données de toute nature et de leur redistribution pour créer l’illusion d’un paysage renouvelé est l’une des marques maîtresse de l’Etat depuis le premier mandat de Bouteflika, alors même qu’il personnifie la continuité à l’intérieur d’un ensemble obéissant à une cohérence implacable. Mais ce dernier n’est que la voix identifiable de l’édifice. On assiste en effet, depuis 1999 à une course aux reclassements et recompositions politiques. Cette relative recomposition de la scène politique exige une pause de nature à balayer les apparences d’un dispositif politique dans lequel les simples déclarations des uns ou des autres ne permettent jamais de lever le voile sur les intentions profondes en regard des intentions affichées. Il s’agit de renvoyer la demande de justice vers le refoulement et frayer la voie à une amnésie profonde.
A toutes ces remarques sur le contexte politique il faut ajouter le congrès de la LADDH et l’issue de ses travaux qui confient la présidence à Hocine Zehouane. Ce n’est pas un constat anodin. Depuis 1989 et « l’avènement » construit d’un multipartisme guidé d’en haut, d’une main experte, d’anciens responsables politiques, aux trajectoires concurrentes mais convergeant vers des conquêtes voisines ouvertes en forme d’OPA sous le contrôle du ministère de l’intérieur, ont refait surface à partir de supports divers : associations, partis, assemblées, conseils…L’Etat despote se fait démocrate et fait preuve de générosité dans la récupération de serviteurs en rupture de ban. Il réussit quand même le tour de force de se ménager des opposants, réformateurs de choc, capables toutefois de demeurer parmi les inconditionnels de toujours. Mouloud Hamrouche en fournit le portrait achevé. Mais il n’est pas le seul.
Auparavant vice-président de la LADDH dont il a marqué les orientations à plus d’un titre, Hocine Zehouane est, depuis le 24 septembre 2005 placé au premier plan d’une organisation qui tentait, malgré la faiblesse de ses moyens, de marquer le sens du combat pour les droits de l’homme sans reculer devant une juste appréciation des forces qui dominent la société et l’Etat. Ancien membre de la direction fédérale du Grand Alger, puis membre du B.P. du FLN après le congrès de 1964, ayant une expérience de l’Etat du dedans, Hocine Zehouane aura pour lui d’avoir marqué sèchement la rupture avec le 19 juin 1965. Ce qu’il a payé par la prison puis l’assignation à résidence avant de s’enfuir et de passer près de dix ans en exil en France. Il en profitera pour se former à la profession d’avocat après des études de droit à Paris. Les péripéties successives et opposées d’une trajectoire passant de la puissance du pouvoir aux vicissitudes d’une opposition sans concession paraissaient avoir doté l’avocat des droits et causes impossibles d’une justesse dans le jugement où la lucidité politique est rehaussée d’une incontestable légitimité. De la sorte, il est des hommes dont les décisions ou les engagements, selon qu’ils restent fidèles à eux mêmes ou basculent dans l’imprévisible, dépassent leur propre personne. C’est présentement dans ce cas de figure que s’inscrit le président de la LADDH.
Le déroulement du congrès de Boumerdès s’est tenu, après le discours d’ouverture de Ali Yahia Abdennour dans un verrouillage absolu des débats et du fonctionnement des instances (bureau, commissions). Cela n’a pas manqué par déboucher sur une confusion où la violence du verbe frôlait la violence physique. Le résultat, propre à la culture du locale, se traduit par une succession de désignations aussi bien des membres du conseil national que du bureau et du président. Marquées par la sur-représentation d’Alger au détriment de Tizi-Ouzou et Bejaïa (Tizi-Ouzou, avec quatre membres au Conseil national, et Bejaïa, trois, tandis qu’Alger dispose de sept représentants), ces assises garderont les traces de la séparation entre autoritarisme et ouverture.
Ce congrès a été mené sur la base d’une règle fondamentale : celle qui consacre la puissance exercée sur les esprits par trois ou quatre personnes dont les actes et la parole sont vécues comme des données hors statut. Les notions de conseil, bureau, congrès, statut, n’ont pas le sens qu’on a tendance à leur attribuer juridiquement. La dimension juridique n’est qu’un emballage qui met de la dignité dans les manifestations extérieures. De sorte que, toutes les instances sont désignées selon les lois internes des rapports (humains) dominants, alors que les quelques amendements introduits dans les statuts ne sont pas repris. En effet, les statuts garderont à peu de choses près (les membres du Conseil national passant à 41 membres au lieu de 31 initialement) la mouture du projet. Ainsi en est-il de l’article 5 sur les sections locales qui devaient, aux termes d’un amendement, constituer les conseils de wilayas. En définitive, elles ne resteront que de simples sections locales. Le Bureau exécutif dénommé aussi Comité directeur est amputé, arbitrairement, du représentant de Ghardaïa (Djelmani) à qui il sera reproché d’exercer une responsabilité au sein de la fédération FFS de Ghardaïa. Ce que d’autres militants démentent. En fait, les délégués de Ghardaïa (au nombre de cinq) ont été traités comme des pestiférés dès lors qu’ils ont été classés comme des inconditionnels du FFS, c’est-à-dire de Aït Ahmed. D’ailleurs, la section de Ghardïa, comme les sections de Tizi-Ouzou, Bejaïa, sont pratiquement placées sous embargo : surveillance étroite via la bureaucratie interne pour empêcher toute initiative et exigence d’une soumission inconditionnelle.
On est frappé par le déroulement d’un scénario à peu près identique à celui qui a marqué le dernier congrès du FFS. Le président de ce dernier substituait sa propre loi, celle du fondateur/propriétaire des lieux, aux résultats des travaux en faisant passer pour historiquement légitime, donc politiquement impérative, sa mainmise exclusive sur le parti.
La crise tournante qui frappait le FFS depuis son dernier congrès et réduisait à néant sa capacité politique à peser sur les événements s’est déplacée vers la LADDH compte tenu des liens étroits qui ont toujours existé entre les deux organisations. Il faut remarquer d’abord que le FFS et la LADDH se caractérisent par le support géographique de leur recrutement. La Kabylie fournit à la fois les cadres et les militants aux deux organisations. La traduction des luttes politiques internes ou de leadership ne doit pas sous-estimer cette donnée fondamentale qui finit par produire une autre loi : les luttes internes ne se déroulent pas selon le schéma qui peut être arboré au grand jour mais prennent rapidement les formes de solidarité et les fixations reconduisant rancoeurs de villages ou de clans et soumission au grand frère (Da) porteur d’une légitimité que, par principe il ne faut pas discuter, même si le Da en personne en entame la signification. Ainsi on se retrouve devant des attitudes nettement affichées et qui se traduisent par le soutien et la solidarité à tout prix ou bien la rupture définitive et l’affrontement continu figé sur les personnes sans considération pour les questions en jeu.
Ayant tendance, compte tenu de la présence dominante de militants du FFS dans la LADDH, à considérer celle-ci comme une annexe du parti, Aït Ahmed, poussait de plus en plus ouvertement au départ de Ali Yahia depuis 2002 et mettait en avant deux prétendants/favoris : Salima Ghozali et Mustapha Bouchachi. Ni l’une ni l’autre ne sont en vérité des militants de la LADDH même si leurs prises de position et activités militantes ou professionnelles les situaient dans l’apparentement. Ce qui est sûr, c’est que l’une était chargée de la communication au sein du staff de Aït Ahmed tandis que l’autre était son avocat personnel. Or, logiquement, la présidence de la ligue devait revenir à Zehouane et un consensus se dessinait d’ailleurs en ce sens au sein des militants. Comme vice-président de la LADDH, ses frictions avec Ali Yahia l’avaient poussé à s’autonomiser dans une entreprise privilégiant la formation de jeunes militants à partir de la fondation de la Maison des droits de l’homme de Tizi-Ouzou avec des cycles d’université d’été à Tigzirt. Il signait néanmoins comme vice président de la LADDH des engagements marquants, notamment « le contredit au rapport du panel de l’ONU ».
Si les intentions de Aït Ahmed étaient connues, son poids sur la ligue à partir des militants du FFS était singulièrement entamé devant la légitimité dont jouit le prétendant en titre. Dès lors, il devient incompréhensible que le congrès de Boumerdès ait pu se dérouler d’abord et avant tout sur une ligne de démarcation mettant aux prises les chefs pris dans l’engrenage de lui ou moi. Toutes les manœuvres ont été rodées pour que Zehouane soit convaincu que les militants de la ligue liés au FFS jouent la partition de leur chef qui, de Paris, en orchestre la progression. Dans le conflit élevé au rang de nif , les positions se sont figées. Le sens politique prêté jusque là à Zehouane, en position de force, s’est volatilisé. Dans tous les cas, il n’entreprendra rien pour désamorcer ce qui n’était qu’un leurre. A qui devait profiter un affrontement monté de toutes pièces ? En effet, le conflit ne pouvait être qu’un leurre, puisque les militants de la LADDH malgré leur affiliation au FFS ne remettaient aucunement en question l’adhésion à la candidature Zehouane, marquant leur autonomie par rapport à Aït Ahmed. La manœuvre ne peut s’expliquer que par le jeu de pouvoir à l’intérieur de la LADDH et par le souci stratégique de dominer l’appareil en mettant la main sur le Bureau exécutif. Pour ce faire, il fallait dominer le Bureau du congrès. L’animation de ce dernier est confiée à un intriguant d’envergure qui avait d’abord pour motivation sérieuse un contentieux vieux de quelques années avec le président du FFS. Longtemps affilié à ce dernier, Kamel Daoud prétendait, depuis 1989, aux honneurs de la députation voire à quelque responsabilité ministérielle. A défaut d’une telle consécration, il goûtait aux responsabilités du secrétariat au sein du FFS quand il fut renvoyé, comme il est de pratique constante, selon le bon vouloir du chef, au statut jugé peu valorisant par l’intéressé, de simple militant. A Paris, il n’eut de cesse de montrer l’étendue de ses capacités et, pour ce faire monte une association, Droits pour tous. Quelques mois après, un document cosigné de Ali Yahia et Zehouane fait de Daoud le correspondant financier de la LADDH auprès des sources de financement européennes.
. A ses côtés figure un vieux routier du mouvement berbère d’avril 1980, universitaire et chargé de la formation en rapport avec les organisations européennes en qui il a certainement détecté les encouragements à inscrire les droits de l’homme dans la pratique de l’organisation polonaise Solidarnosk. Frappé d’inculture politique au point de faire de Lech Walesa un modèle de conquête des libertés, Ouali Aït Yahia est doué pour les procédés de compartimentation et la hiérarchisation au sein de la petite masse des militants, toujours intéressés pour obtenir un visa pour la France ou un autre pays d’Europe afin d’assister à une rencontre ou de bénéficier d’un programme de formation. Par les moyens d’assujettissement que procure, en outre, le privilège de l’ancienneté faisant revivre les combats du passé (car il est membre fondateur de la LADDH) il sait manier la carotte et le bâton pour, sinon se faire écouter, du moins pour neutraliser les entreprises audacieuses. Soucieux de garder ses distances par rapport au FFS qui tentait, il y a quelques années, de lui mettre entre les mains, sans succès, la fédération de Tizi-Ouzou, Aït Yahia veille d’abord sur le périmètre du Temple. En ce sens c’est surtout le réseau qui importe, avec ses voies de communication et instruments, beaucoup plus que des tentatives laborieuses d’enracinement de l’idéal des droits de l’homme. C’est dire combien le Bureau du congrès où figure Zehouane est tiré, dans la progression des travaux, vers une perception préparée de comptes à régler beaucoup plus que vers le souci d’unification autour d’un programme d’avancée en direction de la société. La LADDH s’est enroulée sur elle-même comme ces espèces de monstre qui sentent le besoin de s’autodétruire. Ces deux spécialistes de l’intrigue auxquels s’est ajouté un aventurier sorti de la faune associative ont persuadé Zehouane de la menace FFS sur la LADDH et son éviction (ou sa mise en concurrence avec) au profit de Bouchachi qui devait être le second candidat. Remarquons au passage que Bouchachi, désigné comme vice président de la ligue, n’a aucune charge, à la différence de chacun des autres membres.
Le fait qu’il y ait deux candidats à la présidence de la LADDH aurait dû être un stimulant dans l’exercice démocratique. La double candidature s’est transformée en bataille de tranchée, le bureau du congrès verrouillant tout, en mettant l’accent sur l’article 18 des statuts. Cet article, dans le projet de statuts était rédigé ainsi : « la qualité de membre du Conseil national est incompatible avec celle de cadre supérieur de l’Etat et/ou de cadre de parti politique ». Il est clair que cet article mettait en cause le cousinage, pour ne pas dire le jumelage entre FFS et LADDH. Laisser cet article tel quel, sans le nuancer, en précisant par exemple l’échelle de responsabilité des cadres du FFS, selon qu’il s’agisse du niveau national ou local signifiait clairement une ouverture d’hostilité. Par souci de solidarité de luttes communes, dans la mesure où on raisonnait en vue d’une organisation forte, soucieuse de son autonomie, le premier réflexe était de ne pas l’affaiblir. D’où l’article 18 aurait pu être aménagé de manière à consacrer une période transitoire. Cela ne s’est pas déroulé de la sorte et le congrès a sombré dans l’affrontement de dupes où chaque camp était persuadé que l’autre voulait sa « peau ». Il reste à se demander comment une orchestration aussi grossière a pu fonctionner en échappant à la clairvoyance politique au moins de quelques uns ? Si Zehouane a donné tête la première dans la mêlée c’est qu’il s’est finalement fixé Aït Ahmed comme adversaire principal dans un combat rétrograde, au lieu d’avoir en point de mire la construction de moyens pour se porter à la rencontre de la société et l’organiser progressivement dans la conquête de la culture et de la garantie des droits. L’urgence d’un tel combat signifie nécessairement le maillage du territoire par une association forte aux militants de plus en plus nombreux et aguerris. L’ennemi d’une telle perspective ne pouvait être que la division.
Faire de l’article 18 un instrument de combat à l’intérieur d’un ensemble que l’histoire a contraint de marcher de concert, dans des structures voisines, c’est se préparer à vider la LADDH de cadres et de militants pour les remplacer par d’autres. Où aller les puiser sinon dans l’illusion d’une famille très vaste en recomposition et à qui il ne coûte rien de se définir comme démocrate pour peu que l’on se positionne contre l’Islam ou l’islamisme. Où puiser ce type de militants sinon dans le vivier éradicateur de ces quinze dernières années. C’est ce qui explique le discours d’alignement, par le revirement de son contenu, du président de la LADDH.


-LA LADDH NOUVELLE MOUTURE A TRAVERS LE DISCOURS DE SON PRESIDENT-
De ce discours d’un style rappelant la criée du marché de gros, on en a une première illustration avec la bravade prolongeant le feu des affrontements et qui marque la première déclaration au lendemain du congrès : «  nous avons un plan structuré, charpenté, méthodique pour résoudre la crise nationale et nous avons une solution originale concernant la question des femmes ». Reproduisant les termes de la déclaration, ElWatan, redevenu fréquentable pour Hocine Zehouane, souffle, avec des accents de victoire, sur les braises fumantes de l’article 18 entériné par le congrès, sans toutefois rentrer dans les détails. Il n’est cependant pas le seul. La presse fait les yeux doux au nouveau président de la LADDH qui se laisse aller à la rencontre d’une médiatisation payée au prix fort. Persuadé de tenir un levier propre à régenter, à la mesure du pouvoir, hommes et appareils, il développe la prétention à « résoudre la crise nationale », empruntant le langage et les élans présidentiels. A défaut de foules et de programme, le président de la LADDH se tourne vers des publics déjà à l’œuvre dans des registres surexploités depuis des années notamment celui des femmes. Pour cela, il se précipite vers l’une des associations oranaise, l’AFEPEC, qui s’est illustrée, entre autres manifestations, dans la campagne contre les infra humains en 2001.
Invité sur les ondes de France Inter le 13 mars 2006, à 8 H. 20 dans l’émission de Stéphane Paoli, Hocine Zehouane ne se contente pas de côtoyer un caricaturiste de L’Epoque, qui se répand sur « le rôle positif de la présence française en Algérie » et Boualem Sansal, pénétré par l’idée qu’il est porteur d’un message de nature à « secouer ses compatriotes » pour les diriger dans la voie de « la résistance ». Le président de la LADDH conforte le discours ambiant et s’engouffre dans le sillage tracé sous forme de flatterie par S. Paoli : « la parole a toujours été libre en Algérie et votre parole est elle-même parole libre… » qui enchaîne plus loin après quelques considérations sur le projet de traité d’amitié franco-algérien, sur « le gage de Bouteflika aux islamistes ». – Réponse de Hocine Zehouane : « le pouvoir algérien dictatorial des services de sécurité a toujours manipulé les islamistes. Ils ont été manipulés par Boumédiéne dès 1968, face aux forces universitaires de gauche, mondialistes…On a livré aux islamistes des pans entiers du tissu national ». On retrouve dans la bouche d’un homme qui a payé pour voir de près ce qu’ont été et ce que sont toujours, d’ailleurs, les techniques et pouvoirs de manipulation, un encensement d’une gauche qu’il présente sous un jour avantageux, alors qu’elle a répondu, depuis longtemps, (au moins depuis 1968 et la fameuse lettre officiellement signée de Sadek Hadjeres à Boumediene au nom du BP du PAGS) favorablement, par nombre de ses dirigeants comme de ses cadres régionaux, à la collaboration sous toutes ses formes et en tous objectifs ayant permis de perfectionner un peu plus le système de domination en action depuis l’indépendance.
Mais la déclaration en elle-même fournit les indices d’un repositionnement de Hocine Zehouane sur ces questions. La rencontre avec ladite gauche est donc en pleine expansion.
Sur la presse , S. Paoli a eu ces mots mirobolants, comme toujours quand il parle de la presse algérienne : « Et la presse, qui a fait un travail magnifique… » - Réponse : « là, je suis nuancé, la presse n’a pas toujours été indépendante. Mais maintenant, elle est harcelée et Benchicou connaît la prison depuis bientôt deux ans ». Dans la foulée, Zehouane reprend la fameuse distinction à partir de laquelle se sont élevés les charniers, d’une quinzaine d’années, sur les islamistes et les démocrates en soulignant que « ces derniers se sont exilés depuis 1992 ». On est tenté de lui rappeler en guise de réponse : quels démocrates ? S’agit-il de ceux que tu as affronté à la mutualité et à la Sorbonne à Paris, autour du RCD et de Ettahadi?
Toujours sur les ondes de France Inter, le président de la LADDH semble découvrir un monde chargé de promesses, celui des femmes : « j’ai été à un colloque à Oran, un colloque fermé. Pour la première fois, nous sommes sortis du sentier ronchonnard où il s’agissait toujours d’en appeler à l’Etat. Pour une fois, les femmes sont devenues analystes, critiques. On a parlé d’un droit à la carte. La femme est en train d’émerger d’une façon fantastique. Les femmes sont majoritaires dans la conquête d’un pouvoir intellectuel ». Le féminisme de Hocine Zehouane ne manquera pas de séduire les femmes. Dans la lancée, il nous annonce que « le mouvement social, civil, va reprendre : travailleurs, fonctionnaires, enseignants. Les conditions objectives les poussent à poser leurs problèmes de façon autonome ».
La libération des islamistes emprisonnés donne lieu à une appréciation ambiguë, noyée dans une généralité : « la libération des islamistes rentre dans le cadre de l’application de la charte. Derrière tout cela, un plan existe, qui consiste à occulter tous les crimes qui ont eu lieu depuis quinze ans ». Et Zehouane d’avancer son plan en trois parties : « 1) il faut transparence et vérité, 2) il faut une imputation des faits 3)une catharsis nationale couronnée par un mémorial ». Pourtant, Le monde diplomatique d’avril 2006 rapporte les propos suivants qu’il attribue au président de la LADDH : « il faut rendre totalement autonome la justice et lui permettre de juger les auteurs des disparitions et des tortures, quitte à ce que le président de la République amnistie certains d’entre eux. Cela réhabiliterait l’Etat aux yeux de la population et de l’opinion internationale ». Il s’agirait, en définitive, d’un montage pour faire jouer une double illusion : celle d’une justice autonome et celle d’une réhabilitation de l’Etat, l’essentiel étant de faire croire à la réalité et à la crédibilité de l’une et de l’autre. Bien au contraire, il faudrait aller jusqu’au bout pour montrer qu’il n’ y a pas de droits individuels garantis par l’Etat mais un asservissement des individus par un Etat qui, au moyen de ses appareils (dont la justice) a massacré et peut encore le faire, ses populations. Ce regard chargé de la volonté de réhabiliter l’Etat et ses appareils explique le recours aux parlementaires dans une « lettre exhortatoire » pour « ne pas approuver par leur vote, les ordonnances » prises en application de la charte de réconciliation nationale en février 2006.
Refusant de s’impliquer dans le débat sur la langue arabe et le rapport installé entre cette dernière et le français, il se lance dans la défense des écoles privées dont il dit accueillir les usagers à la LADDH sans s’embarrasser de nuances sur un problème dont les racines remontent beaucoup trop loin pour mériter des réponses qui vont dans le sens voulu par le maître du jeu de France Inter.
Nous sommes confrontés, depuis, à des déclarations à l’emporte pièce qu’on ne compte plus. Les formules bravaches mâtinées d’une culture de prétoire comme l’obligation de résultat (déclaration du 12 juin 2006) donnent le ton. Elles ne masquent pas, pourtant, loin de là, les incohérences où il est à la fois question de « l’instrumentalisation de la magistrature, des juges » et de « magistrats indépendants ».
Ces incohérences montrent que, d’une part, le regard d’ensemble sur la question des droits dans une appréciation embrassant les différentes dimensions de l’Etat et de ses appareils n’est pas maîtrisé. Pas plus que la société, dans sa complexité, et non pas dans ses couches les plus favorisées, n’est réellement l’objet de questionnements dans une mise en perspective avec une culture de la défense des droits. D’où émerge l’idée de simples défauts, en quelque sorte, que les formules à répétition relayées opportunément, peuvent corriger. On aura remarqué que le dernier massacre en date du 9 mai 2006 à Ghar Lehmam, dans les monts de Seddat (wilaya de Jijel) où périrent des femmes et des enfants sous l’effet, semble-t-il, de gaz toxiques n’a pas retenu l’attention de la LADDH. Cela ne fait que confirmer les choix de ses responsables.
L’aiguillon que devait être la LADDH ne se réduit plus qu’à un appareil qui, déjà, montre les aptitudes florentines à gérer des rapports d’appareils dans la convivialité nationale et internationale de réseaux dont les droits de l’homme ne sont que la vitrine à l’asservissement.
S’il est vrai qu’il est difficile d’être et de demeurer un militant des droits de l’homme dans ce climat, il n’est pas d’autre choix, pour ceux qui se trouvent engagés comme pour ceux qui viendront, que de se reconstituer à partir des lieux mêmes où se construit l’engagement.

El-Hadi Chalabi,
Le 9 juillet 2006.


Alger le 13 07 2006
Réponse 

El Hadi,
Quand tu m’avais annoncé l’envoi d’un texte critique et de réflexion sur le mail, j’ai pensé prendre le temps de le lire attentivement et préparer une réponse exhaustive.
En ayant pris connaissance aujourd’hui, je l’ai trouvé d’emblée surprenant.
Et puisque tu annonces d’entrée ton intention de le rendre public tout en sollicitant ma réponse et en prévoyant d’éventuelles expurgations, alors cette réponse exhaustive sera également publique.
Aujourd’hui, je te dis seulement que tu verses dans le délire et sincèrement, je crains pour toi.
Tu brasses dans tes propos des informations sur lesquelles tu n’as aucune emprise sérieuse. Tu extrapoles pêle-mêle sur tels événement ou situation et tu te livres à des persiflages manifestement contre tous.
Je te trouve en proie à une crise de pharisaïsme aiguê et il est temps que tu entres en consultation pour en sortir.
Eventuellement, je livrerais moi-même ton texte à des connaissances communes, qui te confirmeront à coup sûr ces impressions.
 
Hocine.

Lire la suite : QUAND HOCINE ZEHOUANE REGAGNE LE BERCAIL
le 21 juillet 2006
El-Hadi CHALABI
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LADDH : le fond du problème

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