« La
paix et la sécurité exigent aujourd’hui la mise en œuvre d’une démarche
nouvelle visant à concrétiser la réconciliation nationale, car c’est
seulement par la réconciliation nationale que seront cicatrisées les
plaies générées par la tragédie nationale ». C’est ainsi que le
« projet de charte pour la paix et la réconciliation nationale »
définit sa propre finalité. Cette formulation laisse entendre que, la
violence ayant interrompu le droit, le temps est venu pour lui de retrouver
son cours. Elle suppose que la guerre ne fut qu’un moment anomique qui
a suspendu le droit, sans lui retirer son rôle au fondement de la société.
Elle
est cependant démentie par l’essentiel des énoncés de la charte qui,
loin d’organiser le retour du droit, le répudie au contraire. D’abord
elle lui refuse sa fonction de qualification et d’imputation des violences
passées, puisque c’est un discours politique, déjà constitué sur le
mode de l’énoncé historique, qui opère la différenciation des criminels
et des victimes. Ensuite, elle lui dénie pour l’avenir toute capacité
de sanction et de réparation en plaçant les principaux acteurs de la
violence sous un régime d’immunité. Elle prononce ainsi l’amnistie dans
la plus totale indétermination des auteurs et des charges et le maintien
de poursuites le plus souvent jamais engagées.
LA
REPUDIATION DU DROIT
Ce
premier constat sur le droit doit être rapportée à la question de l’Etat. En tant qu’appareil de domination, l’Etat
a pour fonction, selon une définition de Louis Althusser, de transformer
la violence en « pouvoir légal »
[1]
. Cette violence est surtout celle de la « force
publique armée »
[2]
, qui, nombreuse et diverse, étaye le fonctionnement
de l’Etat. C’est le droit qui permet de produire ce pouvoir légal par
la transformation de la violence à travers la machine de l’Etat,. Or, l’Etat algérien n’a jamais su faire passer
sa violence propre au filtre de son droit et de ses procédures.
C’est
une problématique qui dépasse la discussion sur le droit d’exception
instauré à la suite de l’interruption des élections de décembre 1991.
Admettons en effet que la mise en place du haut comité d’Etat ou l’instauration
le 9 février 1992 de l’état d’urgence aient un fondement en droit concevable.
Certaines théories juridiques pourraient le soutenir avec des arguments
plus ou moins convaincants. Carl Schmitt évoque pour de semblables cas
la notion de « dictature commissaire » qui « suspend
de façon concrète la constitution pour en défendre l’existence
[3]
» et l’idée générale est que jusqu’à un certain
point on peut « inscrire l’état d’exception dans un contexte juridique ».
[4]
Admettons encore que par la suite un degré supérieur
de rupture ait été atteint, par exemple lorsque l’état d’urgence, promulgué
pour douze mois, a été prorogé par un décret présidentiel de février
1993 sans terme fixé – il dure encore. Là aussi, il sera toujours possible
de faire valoir une conception extensive du droit dans l’état d’exception,
de soutenir la thèse de l’anomie dans un système demeurant rattaché
au droit. Car même si l’état d’urgence permet des atteintes graves aux
droits individuels et collectifs, sa reconduction illimitée reste une
simple pérennisation, illégale formellement mais non extérieure au droit,
de mesures en vigueur.
Il
n’en demeure pas moins que, depuis 1992, la violence de l’Etat s’est
exercée hors du champ du droit, si élastique et extensible qu’il ait
pu être. Elle s’est déchaînée avec les effets les plus meurtriers non
seulement en dehors de ce champ du droit mais selon des modalités où
il ne pouvait pas même être soutenu comme référence lointaine, sauf
bien sûr dans le discours qui a continué à s’en revendiquer avec une
insistance compulsive. En effet, les abus commis en vertu de l’état
d’urgence ne sont rien au regard du processus de terreur mis parallèlement
en place et qui, d’ailleurs, en culminant au cours des années 1995-97,
a rendu les mécanismes de l’état d’urgence pratiquement caducs, réduit
les cours spéciales
[5]
elles-mêmes à l’inactivité. Le crime de la décennie
qui illustre de la manière la plus emblématique notre propos est le
massacre de la prison de Serkadji
[6]
à Alger. Les détenus qui ont été tués étaient pour
certains déjà condamnés, parfois à la peine de mort, en application
des lois de l’état d’exception. Il a fallu pourtant les exterminer,
à l’intérieur même de l’ « institution », au cours d’une
action à caractère militaire, et avec l’active complicité d’un procureur
général ! La logique de la guerre a tenu à surenchérir sur le droit,
si implacable qu’il fût lui-même. C’est bien le signe que la discussion
sur la violence excède en Algérie le cadre de la théorie de l’état d’exception.
Et ce total affranchissement du droit, la violence le met à profit pour
se montrer imprévisible, pour signifier que, quels que soient les dispositifs
en vigueur et les discours auxquels ils donnent lieu, elle planera comme
une menace. Cet affranchissement de toute règle rend aussi par avance
impossible, impensable, un retour au droit par une réconciliation menée
sous l’égide du régime en place.
Nous
savons donc que c’est une guerre contre la population que le régime
a organisé, en dehors et contre toute loi, pour combattre les
groupes armés islamistes. Une guerre utilisant l’infiltration, le terrorisme,
la torture, le massacre, l’enlèvement et l’exécution extrajudiciaire.
Mais cette affirmation ne suffit plus, car elle nous ramène sur ce terrain
polémique où nous ont sans cesse été retournés les arguments de « l’état
de nécessité » : « impératifs de la lutte antiterroriste »,
« défense de la République » et autres poncifs du cynisme
moralisant.
Dans
la discussion qui nous intéresse ici, le premier critère susceptible
d’établir que la matrice du régime n’est en aucun cas le droit mais
la guerre, c’est la qualification de crimes contre l’humanité qui s’applique
en toute certitude à certains crimes commis par le pouvoir
[7]
. D’une part, ce genre de crime dénie le droit puisqu’il
« a pour résultat l’expulsion de certains de toute appartenance
juridique […] (et) se constitue lorsque le pouvoir décide souverainement
que certains n’ont plus le droit de figurer parmi les humains ».
Et d’autre part il est la guerre puisqu’il consiste à « utiliser
contre une partie de la population les moyens de la guerre totale, non
seulement par l’engagement militaire – un armement à la pointe de la
technologie – mais aussi en mobilisant toutes les ressources d’une société
depuis l’administration, les transports […] jusqu’à la presse et la
justice »
[8]
. Le crime contre l’humanité permet donc d’attester
que le droit est absent des rapports entre le pouvoir et la société
et que c’est la guerre qu’on y trouve.
On
doit certes différencier la
situation algérienne de la dernière décennie de celle connue à travers
des précédents historiques totalitaires. On a pu observer que les Etats
totalitaires constituaient un ordre juridique spécifique fondé sur le
crime, de sorte que celui-ci « est alors, en tant que tel, le contraire
d’une transgression si l’on se cantonne à un strict point de vue positiviste
qui ne considère que le droit en vigueur
[9]
». Hannah Arendt parle d’individus qui « agissaient
en effet dans des conditions où toute action morale était illégale et
où toute action légale constituait un crime
[10]
». Mais il convient de relever que la seule
chose qui existe avec certitude dans de tels systèmes c’est une organisation,
mettant en œuvre une politique plutôt qu’un droit. Cette organisation
repose essentiellement sur une hiérarchie et la stricte exécution des
ordres, ce qui ne suffit pas à caractériser le droit. Dans l’hypothèse
contraire, l’obéissance aux ordres étant au principe même de toutes
les armées et donc de la guerre, on en viendrait à nier l’opposition
entre droit et guerre. La preuve que le droit est étranger à cette organisation
est que celui-ci, lorsqu’il est réintégré pour qualifier et sanctionner
le crime contre l’humanité, va subir une mutation : il ne va pas
tant s’intéresser aux infractions matérielles qu’à « la criminalité
de système », c'est-à-dire à l’organisation. Des actes par eux-mêmes
non délictuels peuvent entrer dans cette « criminalité de système » :
c’est l’exemple célèbre du conducteur de train.
A
côté de cette illustration de
ce qu’on a appelé « les régimes criminels », il y a ceux qu’on
a qualifiés de « régimes de criminels », c’est-à-dire « ceux
qui organisent, parallèlement à un système juridique le plus souvent
de façade, une répression féroce, par le biais d’escadrons de la mort
par exemple
[11]
». C’est dans ce cas qu’entrerait l’Algérie
où en effet la légalité d’exception ne va pas formellement jusqu’à ce
renversement des valeurs décrit par Arendt dans les régimes totalitaires.
D’où la duplicité du projet de charte, contraint à rejeter l’amnistie
de crimes comme « les massacres, les viols et les attentats à l’explosif ».
Mais, d’abord, il révèle ce faisant à quel point le système juridique est « de
façade » : ne prescrit-t-il pas ainsi la continuation de poursuites
qui n’ont la plupart du temps
jamais été entreprises ? En dehors d’une parodie de procès, organisée
à l’automne 2004, à propos de Bentalha, aucun des 1200 à 1500 massacres
collectifs recensés n’a donné lieu à une information judiciaire réelle.
On a en réalité encore affaire à un simple discours juridique destiné
à travestir la guerre. Ensuite, toutes les extinctions de poursuites
ainsi que leurs exceptions annoncées par la charte concernent des « individus »,
ce qui prouve que c’est un droit chimérique qui fait pièce à la criminalité
de système, qui ne saurait être le fait d’individus isolés. La notion
de crime contre l’humanité est donc bel et bien un révélateur du primat
de la guerre.
Le
second critère, plus spécifique à l’Algérie, est que l’Etat, en conséquence,
a cessé d’exister en tant qu’appareil producteur de « pouvoir légal ».
Remarquons que, à partir de la définition de Max Weber (« l’Etat
consiste en un rapport de domination de l’homme sur l’homme fondé sur
le moyen de la violence légitime »), on n’aboutirait pas
forcément au même constat. La notion de légitimité, même si elle comporte
chez Max Weber une modalité qui renvoie au droit, peut être exploitée
par un discours politique. Avec les catégories d’Althusser, on reste
dans l’opposition droit-guerre, le droit n’étant d’ailleurs investi
d’aucune charge particulièrement valorisante, puisqu’il est le vecteur
de la domination. En Algérie, la force publique armée exerce une violence
à l’état brut, non transformée par la machine étatique. Le pouvoir légal
est anéanti par l’élite sécuritaire s’érigeant, selon la terminologie
de Carl Schmitt, en véritable « pouvoir constituant » qui,
« bien que n’étant pas constitué en vertu d’une constitution, entretient
avec toute constitution en vigueur un rapport tel qu’il apparaît comme
pouvoir fondateur […], tel qu’il ne saurait être nié pas même au cas
où le nierait la constitution en vigueur »
[12]
.
Cette
prépondérance des appareils sécuritaires dans l’Etat algérien remonte
à son origine. Mais la guerre de la décennie écoulée, à partir du coup
d’Etat « constitutionnel » de janvier 1992, semble avoir été
un accélérateur de cette affirmation « constituante » dont
le projet de charte annonce l’aboutissement
[13]
: l’élite en armes s’est désormais auto-constituée
dans un système dont elle n’a jamais cessé d’être le facteur constituant
essentiel. Elle ne s’est pas constituée en pouvoir légal mais dans la
vocation qui ne cessera pas d’être la sienne : la guerre. Elle
s’est constituée pour l’exercice de la violence et non pas du droit,
qu’elle transcende et qui est sommé, la concernant, de se déclarer incompétent.
Ainsi,
évoquant les disparitions, la charte affirme-t-elle que « les actes
répréhensibles d’agents de l’Etat, qui ont été sanctionnés par la justice
chaque fois qu’ils ont été établis
[14]
, ne sauraient servir de prétexte pour jeter le discrédit
sur l’ensemble des forces de l’ordre ». Il ne fait pas de doute
que cette affirmation vaille injonction à portée générale pour l’avenir.
D’ailleurs, c’est « le peuple algérien souverain » qui « rejette
toute allégation » visant, à travers l’Etat,
à incriminer les services de sécurité. Le peuple souverain est
appelé à institutionnaliser l’élite guerrière et son impunité.
C’est
toute l’application de la charte qui se ressentira de ce primat de la
guerre sur le droit. Par exemple, les différentes mesures annonçant
« l’extinction des poursuites » seront de portée limitée,
pour la simple raison que la justice a depuis longtemps abandonné sa
mission répressive aux services de sécurité et à leurs méthodes expéditives.
Par ailleurs, la guerre a été menée dans une désinformation telle que
la distinction opérée par la charte entre « victimes du terrorisme »
et « victimes de la tragédie nationale » n’est qu’une ruse
du discours, et la justice ne déterminera jamais les réelles culpabilités
[15]
.
UN
DISCOURS DE GUERRE
Cette
répudiation du droit
[16]
signifie que c’est la guerre qui est reconduite,
sous couvert de paix et de réconciliation, qu’elle est installée en
tant que référence historique et projection sur l’avenir tant son rapport
de force constitutif, c’est à dire le droit du plus fort, que la réconciliation
aurait dû rééquilibrer sinon annuler, est au contraire cristallisé et
perpétué. Si la charte avait réellement eu pour objet l’avènement de
la réconciliation, elle aurait fait retour au droit, c'est-à-dire à
une loi égale pour tous, seule susceptible de rassembler dans l’apaisement.
Dès lors qu’elle proclame un ordre dissymétrique, avec un vainqueur
et un vaincu, un camp vertueux et un camp maudit, elle entérine la logique
de l’affrontement et prolonge la guerre. Cela confirme que le droit
n’a en fait jamais été en cause : il n’a pas préexisté à l’affrontement,
qui l’aurait fait succomber. Il n’a, dans la société, aucun point d’ancrage
originaire vers lequel il pourrait revenir pour établir, selon ses critères,
la vérité de l’affrontement. Cette vérité va de ce fait être prononcée
par un discours politique unilatéral qui l’instrumentalisera dans le
rapport de force
[17]
.
Il
faut insister sur la notion de rapport de force pour ne pas comprendre
cette guerre comme la guerre « de tous contre tous ». Ce rapport
de force est celui de la victoire d’une caste en armes composée des
« unités de l’armée nationale populaire », des « services
de sécurité » et des « Patriotes » (dont la majuscule
suffit à indiquer le nouveau statut), qui ont « organisé la résistance
nationale » et fourni « les martyrs du devoir national ».
Cette élite à qui le peuple est appelé à « rendre un vibrant hommage »
est explicitement présentée comme
le nouveau fer de lance de la nation, peut-être même comme la nation
incarnée. Car « l’agression criminelle » à laquelle elle a
victorieusement résisté, perpétrée par « le terrorisme » utilisant
« la religion » et « certains Algériens » à des
« fins antinationales », est présentée comme une attaque
extérieure (le peuple algérien étant « indivisible ») encouragée
par des « ingérences étrangères » qui sont dénoncées.
Cette
guerre, jamais appelée par son nom dans le projet, est donc non seulement
la nouvelle « grille d’intelligibilité historico-politique »
[18]
mais aussi un énoncé quasi constitutionnel en
vertu duquel l’élite sécuritaire est pour la première fois consacrée
organiquement et institutionnellement en tant que telle. Et elle pèse
plus que les « forces sociales de la révolution » de la première
charte nationale, que le parti unique d’avant 1988 ou encore
que « la famille révolutionnaire » de la dernière décennie.
Dans les faits, nous savons qu’elle
les a toujours successivement ou simultanément coiffés depuis 1962,
mais sans cette légitimité institutionnelle qui sera désormais la sienne.
Elle ne les fait pas disparaître en tant que forces supplétives, elle
les remodèle dans une configuration inédite et les rassemble sous sa
dignité nouvelle.
La
voix qui s’exprime dans la charte et qui prend la parole au nom de la
nation pour dénoncer l’agression, faire l’historique du complot et de
la trahison, conter ses faits d’armes et ses sacrifices, est celle de
cette élite, légitimée par sa victoire et qui, forte de cette victoire,
pose ses conditions et énonce ses privilèges. Il est clair que le rapport
de force qu’elle construit à cette occasion, forgé dans la guerre, ne
se maintiendra que par la guerre, à moins d’une soumission totale de
la société à sa domination. Cette charte renferme en définitive un
discours de guerre à portée constitutionnelle. La guerre est proclamée
tout au long du texte. Lorsque celui-ci affirme que la « tragédie
[…] ne réside pas dans des débats théoriques, abstraits ou idéologiques,
donnant lieu à des échanges de vues entre acteurs ou organisations »,
c’est pour expulser toute forme d’expression du politique, désormais
dépourvue de légitimité. La charte insinue par là que la guerre n’était
pas la continuation momentanée de la politique par d’autres moyens,
mais la matrice même des rapports sociaux. L’ennemi sera d’ailleurs
éternellement privé des armes de la politique puisque la charte lui
retire « toute possibilité d’exercice d’une activité politique
et ce, sous quelque couverture que ce soit ». Comme, d’autre part,
« nul, en Algérie ou à l’étranger,
n’est habilité à utiliser ou à instrumentaliser les blessures
[…] pour porter atteinte aux institutions […], fragiliser l’Etat, nuire
à l’honorabilité de tous ses agents qui l’ont dignement servi »,
toute expression politique sera acte d’hostilité, toute politique sera
guerre.
Ainsi
glorifié, l’ensemble de ces appareils ne saurait être suspecté de crimes,
sans qu’aucune procédure de droit n’ait à le vérifier. La réconciliation
n’est que la reddition exigée des vaincus (différentes sortes d’ « individus »
sommés de « se rendre », de « se présenter »,
de « mettre fin à leur activité », de « se déclarer »,
etc.), par laquelle ils se soumettent au rapport de force pour obtenir
en contrepartie l’extinction des poursuites et des grâces diverses (en
fait se soustraire à une violence impitoyable). S’il ne restait du droit
qu’un discours juridique, celui-ci est désormais vidé de sa substance
par l’autorité de ce discours de guerre.
On
aura remarqué que le président de la République lui-même paraît restreint
dans son expression par ce discours.
Il est évident que le contenu de la charte a été négocié au terme près
avec les chefs de l’armée et du DRS. Voilà pourquoi, sans doute, M.
Bouteflika s’en est tenu scrupuleusement, à propos de la « réconciliation »,
aux formulations précises de la charte dans son discours devant les
« cadres de la nation » du 14 août 2005, s’abstenant de ses
habituelles improvisations. Il ne s’y risque désormais que dans le vieux
discours de la légitimité révolutionnaire, auquel il semble assigné
et qui dédouble et complète
le nouveau discours de guerre.
D’ailleurs, lorsqu’il parle, comme à Skikda, le 20 août dernier, à propos
du colonialisme, de « crimes qui doivent être imprescriptibles »,
qui « ne sauraient en aucun cas être annulés par une décision politique »
ou encore « de guerre totale »
[19]
, les deux discours et surtout les deux réalités qu’ils
évoquent interfèrent jusqu’au malaise.
Pour
l’avenir prévisible, cette différenciation entre l’élite armée, institutionnalisée
par le projet de charte, et les autres instances, à la tête desquelles
elle a placé le président de la République, va être pérennisée, dans
la collaboration et la rivalité. Il est clair que pour entretenir sa
légitimité, l’appareil sécuritaire aura en permanence besoin de la guerre,
c’est pourquoi le « terrorisme » depuis si longtemps déclaré
moribond est appelé à connaître périodiquement des retours de flamme.
Si
l’élite sécuritaire a, à deux reprises, assuré l’élection de M. Bouteflika,
le référendum du 29 septembre va donner à celui-ci l’occasion de commencer
à acquitter sa dette. Il va pour la première fois apporter aux véritables
maîtres du pays une caution « démocratique » explicite. Et
enraciner dans le tissu meurtri de la société algérienne, au lieu de
la paix, l’alternative de la guerre ou de la soumission sans condition.
[1]
Louis Althusser, Ecrits philosophiques
et politiques, Tome 1, Paris, Stock/Imec, 1994, p. 465.
[3]
Carl Schmitt, La dictature, Paris,
Le Seuil, 2000, p. 136
[4]
Giorgio Agamben, Etat d’exception, Homo
Sacer, Paris, Le Seuil, 2003, p. 57.
[5]
Créées par décret législatif du 30 septembre
1992 relatif à la lutte contre la subversion et le terrorisme.
[6]
Les 21 et 22 février 1995, 109 détenus,
pour la plupart prisonniers politiques, ont été massacrés à l’arme
automatique après avoir été extraits de leurs cellules par des hommes
cagoulés puis rassemblés dans la cour. Les autorités et la presse
ont justifié le massacre par une mutinerie.
[7]
Les massacres, viols, tortures et disparitions
forcées commises en Algérie pendant la dernière décennie ont été en
grande partie attribués aux services de sécurité et qualifiés de crimes
contre l’humanité par le Tribunal Permanent des Peuples, réuni à Paris
dans sa 32e session, du 5 au 8 novembre 2004. Voir le site
www.algeria-watch.org.
[8]
Antoine Garapon, Des crimes qu’on ne
peut ni punir ni pardonner, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 143.
[10]
Hannah Arendt, Responsabilité personnelle et régime dictatorial,
in Penser l’événement, Paris, Belin, 1989, p. 99.
[11]
Antoine Garapon, Op.cit., p. 146.
[12]
Carl Schmitt, La dictature, Op.
cit., p. 136.
[13]
Le paragraphe 1e du projet de
charte s’intitule « Reconnaissance du peuple algérien envers
les artisans de la sauvegarde de la République algérienne démocratique
et populaire ». Le préambule annonce déjà que « l’Algérie
a survécu grâce » à eux.
[14]
Ce qui est faux car, comme le souligne
l’association des familles de disparus (ANFD) dans une déclaration
rendue publique le 20 août 2005, « pas une seule plainte contre
des agents de l’Etat n’a abouti et cela est connu de tous. Toutes
les demandes auprès des tribunaux ont abouti à des non-lieu ».
[15]
Cette distinction a été construite par
le pouvoir dans le discours de guerre qu’il a diffusé par l’intermédiaire
des médias. Les victimes ne sont pas toujours dupes. Ainsi, dans un
article intitulé Qui doit pardonner à qui ? publié par El Watan du 22 août 2005, Mme Fadéla Belkhenchir écrit,
à propos de l’assassinat en octobre 1993 de son mari le professeur
Belkhenchir : « La police n’a même pas daigné ouvrir le
moindre début d’enquête […] Et que dire des commanditaires qui, en
tant que tels, peuvent se targuer de mains blanches et propres ?
Car il a bien fallu des donneurs d’ordres à tous ces exécuteurs de
basses œuvres, des hommes de l’ombre. ».
[16]
Qu’entérine la forme même de la charte,
discours politique au lieu de texte juridique, contrairement à la
concorde civile promulguée par la loi du 13 juillet 1999.
[17]
Pour une analyse du "discours de guerre",
voir Michel Foucault, Il faut défendre la société , Paris,
Gallimard-Seuil, 1997, pp. 171 et s.
[18]
Expression empruntée à Michel Foucault,
Op.cit., p. 144 : « C’est la guerre qui va précipiter
une sorte de grille d’intelligibilité dans la rupture même du droit,
et qui va donc permettre de déterminer le rapport de force qui soutient
en permanence un certain rapport de droit ».
[19]
M. Bouteflika n’a adopté un tel ton véhément
contre le colonialisme français qu’à l’approche de la publication
du projet de charte sur la réconciliation. Dans son discours prononcé
le 5 avril 2005 à la tribune de l’UNESCO à Paris, il avait singulièrement
minimisé la violence coloniale, dans la plus pure tradition de l’"histoire
universelle". Il avait ainsi déclaré : « Les deux derniers
siècles ont certes été marqués par les guerres de conquête, et les
mouvements de libération nationale ; mais, dans l’ensemble, la
violence déployée fut de basse intensité, comparée à la rage destructrice
des belligérants occidentaux, au cours des deux guerres mondiales ».
(Souligné par nous).